DAVID BIOULÈS

Peintre

Né en 1965

Un peu comme Francis Ponge dans Le parti pris des choses, David Bioulès choisit pour sujet de ses œuvres des objets de la vie quotidienne, sans noblesse, triviaux, voire vulgaires. Commençant à « peindre avec ses jambes », il parcourt des lieux improbables et souvent laids : entrepôts, friches industrielles, bords de route ou plages désertes. Ces promenades constituent autant de montées sur le motif qu’il débusque, mais aussi des cueillettes ou des collectes. Tout objet rencontré est inconnu. Tout est à reprendre depuis le début. L’artiste croque alors, ou photographie. Bornes, tentes, poubelles ou containers, chaises, grilles et tuyaux, bouteilles de plastique, pneus, bouées.Tant qu’il est hors de l’atelier, l’objet n’est pas la chose. Ainsi, le « cageot » et le « galet » de Ponge ne sont tirés de l’inerte que par le langage. Par des dessins réalisés sur place ou à partir de ses photographies, David Bioulès s’emploie à abstraire (du latin abstrahere, « séparer », « isoler ») les choses, à les délivrer toujours plus de leur environnement, afin de les placer comme en suspens sur les murs de la caverne moderne. Échappant brusquement à leur apparente réalité, les objets se voient en quelque sorte restituer leur « originalité ». Délivrés du topos, ils s’évadent, échappent aux lieux communs rebattus et deviennent poétiques.Poétiser le trivial consiste à oublier l’objet originel, à transmuer son insignifiance afin d’ouvrir d’autres voies.

L’artiste invite ainsi le spectateur à rompre le fil de l’évidence, à cultiver l’ambiguïté et à découvrir un peu de la part cachée du monde. Ainsi, les chaises de salles de réunion, coque en plastique et pieds métalliques, facilement empilables lorsque cessent les palabres, vont occuper David Bioulès de 2002 à 2005 et se verront déclinées selon divers médiums : dessin et peinture, bien sûr, mais aussi contreplaqué et formica, aggloméré, mélaminé, grilles d’acier soudées… Marqueterie sommaire et désinvolte ferronnerie. Sans facture véritable, aux antipodes de ce qui pourrait constituer la fierté d’un salon bourgeois ou l’officine d’un antiquaire, ces « objets bas » se moquent des modes ou des styles.

L’artiste est donc bien « gâteur de goût » (Nietzsche), il parvient à peindre ce qui ne saurait l’être et peut rendre attractive jusqu’à la laideur. En 2009, David Bioulès découvre dans les rues, puis dans un entrepôt, des gaines plastiques destinées au câblage.

Celles-ci se présentent en rouleaux ou en tronçons d’inégales longueur d’où s’échappent lorsqu’elles sont dénudées des touffes de câbles de différentes couleurs. De nouveau l’objet est trivial, à la limite même du virtuel ou du formel, puisque aussi bien il est le plus souvent destiné à être enterré. « Certains tuyaux me parlent énormément », déclare l’artiste. Et, de fait, leurs torsions, leur matière cannelée ou lisse, leurs couleurs souvent pâles et délayées, lui suggèrent une série de pastels d’une incroyable diversité plastique dans laquelle se combinent une dimension ludique et la sensation d’une inquiétante étrangeté.En 2011, David Bioulès photographie et dessine des cannettes et des bouteilles en plastique plus ou moins écrasées et tourmentées, déposées par la mer sur les grèves de la Méditerranée. Elles deviendront des formes étranges, parfois à la limite de l’abstraction, sur les toiles traitées à la glycéro, dont la brillance ainsi que le choix des couleurs se jouent de nouveau de la séduction convenue.

Puis ce seront les pneus qui se verront arrachés à leur environnement naturel pour trouver place sur la feuille de canson ou la toile et devenir à leur tour « objets poétiques ». Ou bien les bouées jaunes échappées des flots bleus, contreplaqué ou glycéro sur fond de moquette, comme autant de trophées suspendus à la cimaise.Sur les murs d’une galerie, les travaux de David Bioulès font songer à un inventaire, un catalogue ou un relevé. Francis Ponge parlait de « dictionnaire phénoménologique ». Les tentes ou les bouteilles suggèrent des fleurs, les tuyaux des reptiles ou des viscères. Les chaises ont parfois l’apparence d’animaux hauts sur pattes, d’araignées ou d’autres insectes. Les « choses » exposées gardent comme une trace de leur réalité première, mais l’alchimie de l’art les a arrachées à l’inerte. Par le jeu des analogies et des représentations mentales, le spectateur entreprend lui aussi un long « voyage dans l’épaisseur des choses ».

Et il n’est bien sûr point question ici de nature morte, au sens classique du terme. Si l’on devait rapprocher le travail de David Bioulès d’un mouvement artistique antérieur, c’est certainement au Pop Art qu’il faudrait songer. Même façon d’isoler les objets de leur environnement naturel. Même ironie ou décalage ludique par rapport à la civilisation moderne. Même refus enfin des techniques traditionnelles et utilisation de couleurs industrielles ou faisant fi de la réalité. Mais, contrairement aux boîtes de soupe Campbell de Warhol ou aux baignoires de Wesselmann, les objets humbles et sans prestige que dessine ou peint avec tendresse David Bioulès semblent évadés du piège que constitue la société spectaculaire-marchande, notre environnement ordinaire depuis le milieu du XXe siècle. Mais, au final, ce travail interroge surtout la place de l’homme dans le monde, à travers ses artéfacts, ses traces et l’usure de toute chose.

Jean-Claude Hauc